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La traduction littéraire en République de Moldavie: histoire, productivité et réceptivité

Traduire un écrivain c’est sans doute créer une intercompréhension entre le lecteur du texte-source et le lecteur du texte-cible. C’est au traducteur qu’incombe la tâche de pénétrer dans la mentalité de l’écrivain, dans son imaginaire, dans la culture de son peuple et maîtriser brillamment les techniques de leur transfert dans la langue d’arrivée. On y ajoute la grande place qui revient à la traduction dans l’univers du multilinguisme. Ce n’est pas par hasard qu’Umberto Eco a défini la traduction comme « la langue de l’Europe » [1]. Cette idée est largement véhiculée par d’autres savants. Ainsi, pour Barbara Cassin « La langue de l’Europe n’est pas une langue, mais un échange entre langues qui s’étonnent l’une par l’autre, il faut parler au moins deux langues pour parler la sienne et comprendre qu’on en a une : « la diversité culturelle » ainsi comprise désigne une raison politique d’espérer » (Le Monde 2, 14 janvier 2006, p. 63).

Trop souvent oubliée et peu appréciée, la traduction représente le pont de liaison entre différentes cultures et langues. Lors de la conférence « Traduction littéraire et culture » qui s’est tenue à Bruxelles le 20 avril 2009, M. Leonard Orban, commissaire européen roumain pour le multilinguisme, mentionnait : « Traducerea este codul de acces la o veritabilă comoară a lui Ali Baba, cuprinzând culturile lumii, inteligenţa şi cunoaşterea umană în toată varietatea lor. Traducerea este o metodă de neînlocuit pentru schimburi personale, culturale, sociale sau economice […]. Literatura şi traducerea reprezintă o deschidere către lume, facilitând circulaţia scrierilor, ideilor şi culturilor. Traducerea literară este ea însăşi o formă de creaţie. Este o artă de bijutier al dialogului între culturi. » (http://ec.europa.eu/education/languages/news/news3306/orban-ouverture_ro.pdf, consulté le 10 mai 2011) – « La traduction constitue le code d’accès à un véritable trésor d’Ali Baba, tout en réunissant la variété des cultures du monde, l’intelligence et la connaissance humaine. La traduction est une méthode irremplaçable pour des échanges personnels, culturels, sociaux et économiques […]. La littérature et la traduction sont une ouverture vers le monde et facilitent la circulation des œuvres, des idées et des cultures. La traduction littéraire, elle aussi, est une forme de création. C’est un art de bijoutier du dialogue entre les cultures » (la traduction nous appartient). Comme le fait remarquer Irina Mavrodin, c’est justement « la dimension créative /créatrice » qui complique les choses dans la réalisation d’une bonne traduction littéraire. « Le traducteur, tout comme l’écrivain (tout comme l’artiste en général), doit prendre des décisions auctoriales, avec chaque ligne, avec chaque mot, au fur et à mesure que son travail (son œuvre) avance » (Mavrodin, 2006, p. 171).

La valorisation de la traduction littéraire dans le processus de l’intégration européenne s’avère aussi importante. A la longue des siècles, la traduction littéraire en Europe a joué un rôle essentiel dans la diffusion des connaissances et des idées nouvelles. C’était une ouverture inégalable vers d’autres cultures et d’autres modes de pensée. Idem la traduction européenne a contribué de manière décisive à la consolidation de l’idée européenne. Elle a permis la conciliation entre la découverte et le respect de la diversité, d’une part, et la conscientisation du fait qu’on a un héritage culturel commun, d’autre part. Aujourd’hui, dans un milieu globalisant, la traduction littéraire continue son enjeu éducatif et de transmission des connaissances, elle symbolise l’ouverture des frontières et des horizons. Paul Cornea constate qu’il est absolument justifié d’admettre que les traductions ont joué le rôle de « scouts » et de « catalyseurs », que le travail de traduction dénote une tendance à synchroniser avec l’Europe, que les traductions ont été une forme d’assimilation du monde moderne (Cornea, 1966, p. 70).

Les traducteurs de Belles Lettres sont devenus une sorte d’« officiers de liaison » entre le trésor artistique de différents peuples. C’est juste au moment où les œuvres commençaient à circuler dans diverses cultures que Johann Wolfgang von Goethe a introduit le terme de littérature universelle. L’importance de la traduction pour l’essor et le rayonnement de la littérature nationale et celle universelle découle de ses nombreuses fonctions. Paul Chavy en distingue dix. Avant toute chose il y a la fonction informatrice – la traduction révèle des connaissances et des informations que les lecteurs n’avaient pas encore. Puis, elle peut avoir une fonction linguistique : les traducteurs doivent faire en sorte que la langue devienne un mode d’expression acceptable. La troisième fonction c’est celle stylistique visant l’enrichissement de la langue. Parfois l’acte traduisant nous familiarise avec des genres littéraires peu connus. Voilà la fonction littéraire qui va de pair avec les fonctions récupératrice, importatrice et sélective. La traduction joue également un rôle patriotique et démocratique. Pour terminer, P. Chavy nomme la fonction associative : la création de différentes associations et organisations des traducteurs liées entre elles par un réseau international (Chavy 1989, pp. 152-153).

Pendant la période soviétique (1940-1991) en République de Moldavie on a déployé une activité musclée pour traduire des œuvres de la littérature russe et ukrainienne. C’était le résultat de la politique culturelle et idéologique de Moscou. En même temps on a traduit nombre d’œuvres de la littérature universelle. Dumitru Apetri analyse le rapport de valeur/non-valeur des traductions de la littérature ukrainienne faites à cette époque-là. Selon lui, seulement un quart d’œuvres poétiques traduites au XX-ième siècle méritent d’être transposées en graphie latine. Pour ce qui est de la prose le rapport est de 10 livres sur 52 (Apetri 2010, p. 99). Quant aux traductions du russe la qualité est meilleure, peut-être grâce à la situation de bilinguisme qui est encore fort présent sur le territoire moldave.

Il est certain que pour tout lecteur cultivé et bien formé, la majorité des livres traduits en Moldavie à l’époque où elle faisait partie de l’URSS, provoquaient un dégoût. On le sait bien : c’était à cause de la promotion de l’ainsi-nommée « langue moldave » qui n’est qu’un mutant politique, un concept conçu au milieu du XX-ième siècle par le Comité Central du Parti Communiste de la République Soviétique Socialiste Moldave et soutenu par la suite par les intellectuels qui avaient peur de reconnaître la vérité historique et scientifique. Sur un site Internet roumain Nicolae Dabija mentionne qu’à l’époque la langue devait être déformée, pleine de fautes, si elle était correcte elle n’était plus « moldave ». Sur le même site le traducteur Pavel Starostin affirme que 50% des traductions d’alors étaient mauvaises, 25% – acceptables et les bonnes traductions formaient les 25% restants. D’après Igor Creţu, les meilleures traductions étaient faites par ceux qui ne connaissaient que le russe et le français. Il existait des personnalités qui maîtrisaient d’autres langues, mais ils étaient profanes dans l’art de la traduction.

Même s’il n’y a pas eu de travaux capitaux sur l’histoire de la traduction dans l’espace bessarabien et malgré l’idéologie soviétique, la présente recherche nous permet de constater qu’en République de Moldavie on a beaucoup traduit et on pourrait même parler des traductions littéraires de qualité. Citons les noms des traducteurs littéraires comme A. Gromov, V. Vasilache, A. Cosmescu, P. Starostin, V. Druc, V. Belistov, P. Mihnea, E. Galaicu-Păun, I. Creţu, A. Cupcea-Josu, V. Beşleagă, L. Butnaru, A. Busuioc, et beaucoup d’autres, qui, grâce à leur activité prodigieuse mais aussi difficile, ont donné la possibilité au grand public d’avoir accès aux chefs-d’œuvre de la littérature universelle. La plupart de ces traducteurs n’ont même pas suivi de cours spéciaux de théorie et pratique de la traduction, mais, par leur talent inné, ils ont réussi à faire des traductions dignes d’éloges. Il est question d’une autoformation par le biais des livres, encyclopédies, dictionnaires et bien sûr l’expérience acquise par leurs prédécesseurs. A notre vif regret, voire à l’étape actuelle, le travail épineux et responsable des noms de marque qui ont traduit des œuvres de valeur de la littérature demeure dans l’ombre. A l’époque soviétique les œuvres traduites en Bessarabie étaient publiées en alphabet cyrillique et même transcodées via la langue russe. Certaines d’entre elles ont été rééditées, d’autres sont devenues inaccessibles à la jeune génération qui ne connaît plus l’ancien alphabet et s’oriente vers les traductions en alphabet latin. Après 1989, suite aux cinq décennies d’isolation politique sous régime communiste, l’intégration culturelle et littéraire entre la Roumanie et la République de Moldavie est devenu un desideratum sine qua non, en ouvrant ainsi la voie à la circulation des œuvres en original et des traductions faites directement de la langue-source. Les bouleversements politiques qui ont mené à la déclaration de l’indépendance du pays ont fait possible un retour au glottonyme de langue roumaine et à la graphie latine. Sans doute, ces changements mais également les traductions, surtout celles faites dans une langue roumaine correcte, ont contribué au processus de culturalisation des Bessarabiens, ont fait circuler la littérature et, d’une façon ou d’une autre, ont purifié le milieu linguistique. Ci-dessous nous essayons de présenter un survol de la traduction littéraire en République de Moldavie.

La première personnalité que nous oserions mettre en tête de liste c’est Alexandru Gromov (1925-2011), écrivain, linguiste, polyglotte, un des traducteurs moldaves des plus renommés, un extraordinaire publiciste et un excellent gardien de la langue roumaine en République de Moldavie. Il est considéré par les exégètes comme un promoteur de science-fiction dans la littérature bessarabienne. Il a massivement traduit de grandes œuvres de la littérature universelle : la pièce de théâtre en cinq actes Emilia Galotti du philosophe allemand Gotthold Ephraim Lessing (1969); Der kleine Mann und die kleine Miss /Băieţelul din cutia de chibrituri de l’écrivain et scénariste allemand Erich Kastner (1970); les romans policiers La première enquête de Maigret /Prima anchetă a lui Maigret et Maigret et l’homme du banc /Maigret şi omul de pe bancă de l’écrivain belge francophone Georges Simenon (1971); L’Aventure du Serpent à plumes /Aventura şarpelui cu pene de Pierre Gamarra (1971); le roman Как закалялась сталь /Aşa s-a călit oţelul de l’écrivain soviétique Nikolaï Ostrovski (1972); Madame Bovary /Doamna Bovary de l’écrivain français Gustave Flaubert (1976); La Ciociara /Ciociara écrit par Alberto Moravia (1978), écrivain italien du XX-ième siècle; Неназначенные встречи /Întâlniri neprevăzute des frères russes Arkadi et Boris Strougatski (1979); The War of the Worlds /Războiul Lumilor écrit par l’écrivain britannique Herbert Wells (1982); Беседы о научной фантастике /Să vorbim despre fantastică de Georgi Gurevich (1984); Драматическая педагогика /Pedagogia dramatică d’Albert Likhanov, écrivain pour enfants, président du Fonds russe pour enfants (1987). La liste des œuvres traduites en roumain par A. Gromov peut être continuée. Les chefs-d’œuvre susmentionnés prouvent le fait que le traducteur s’est adonné à deux genres de la littérature – la science-fiction et la prose réaliste. L’auteur a développé son propre style et son nom peut être inclus sans aucune hésitation dans le nomenclateur des traducteurs les plus talentueux. A noter le fait qu’A. Gromov a traduit principalement de l’original (il a commandé La Ciociara d’A. Moravia de l’Italie et Madame Bovary de G. Flaubert de France), sans recourir à une langue intermédiaire [2], comme en était le russe à cette époque-là. De plus, il a fait de son mieux pour être plus proche de la langue de départ. Il travaillait d’après son intuition, tout en respectant la forme et le contenu de l’original.

Le palmarès traductionnel moldave s’est aussi beaucoup enrichi grâce à l’activité de Igor Creţu (1922-2018) qui a traduit aux environs de 60 volumes de la littérature universelle. Il a reçu des prix pour avoir traduit de la littérature russe, à citer les livres Мёртвые души /Suflete moarte (Les Âmes mortes) de N. Gogol, Поднятая целина /Pământ desţelenit (Terres défrichées) de M. Sholokhov, transposés dans une langue parfaitement littéraire. Citons encore les œuvres de M. Gorki, A. Pouchkine, S. Esenin, S. Rustaveli, A. Tchekhov, L. Tolstoï, N. Nekrasov, de l’écrivain turque Aziz Nesin, les poèmes de Charles Beaudelaire. C’est un travail de création plein d’inspiration qui place la notion de traduction au niveau des valeurs durables de l’original. C’est pour cette raison peut-être que certains théoriciens et praticiens qualifient le traducteur comme un ambassadeur de l’auteur dans la langue vers laquelle il traduit. Le poète I. Creţu a reçu le Prix d’Etat de la République de Moldavie aussi bien que d’autres distinctions comme Maître émérite des arts (1986), le Prix littéraire « Gh. Asachi » (1986), Ecrivain du peuple (1992) et la médaille « Mihai Eminescu » (1999). Il est également le gagnant du Prix littéraire 2002 pour la meilleure traduction de l’œuvre Le petit Prince d’A. de Saint-Exupéry. Au cours de longues années il a été très actif et laborieux à son poste de travail, tout en s’inscrivant parmi les personnalités de grand savoir de notre pays. Dans une interview publiée dans la revue Stare de urgenţă, nr. 9, du janvier 2009 (pp. 10-21) le poète présente quelques témoignages liés à son activité de traducteur mais aussi à la circulation des œuvres littéraires à l’époque soviétique. Il donne un exemple assez intéressant, celui du roman Mitrea Cocor de Mihail Sadoveanu, qui a été interprété et déformé à maintes reprises. C’est l’unique roman de Sadoveanu, écrit après 1946 qui a pu être publié en Moldavie à cette époque-là, vu qu’il était plus ou moins conforme à la lignée idéologique du parti et ne comportait pas de références « nationalistes ». Avant la mort de Stalin I. Creţu a été appelé à l’édition et on l’a prié de traduire le roman Mitrea Cocor en « moldave ». Evidemment le traducteur a refusé de le faire, en argumentant qu’on ne pouvait même pas oser rédiger Sadoveanu, d’autant plus traduire en « moldave ». Le directeur de l’édition a insisté sur la traduction de ce roman et finalement on a créé une commission de l’Académie dirigée par I. D. Ceban, qui trouvait des équivalents « moldaves » pour chaque expression ou proverbe roumain. Après avoir préparé le corpus d’équivalents la commission l’a transmis à I. Creţu pour les insérer dans sa traduction. Et le traducteur qu’est-ce qu’il a fait? Il n’a rien changé, excepté l’alphabet et a transmis le livre à l’édition, sans même indiquer « traduit du roumain par… » Quelque temps après, le tirage du livre a été condamné, mais I. Creţu a été invité au Comité Central et au Service d’Information et de Sécurité pour donner des explications. Quoique accusé, l’homme de lettres s’est tiré très intelligemment de cette affaire.

Une autre personnalité notoire c’est Alexandru Cosmescu (1922-1989), prosateur, dramaturge, journaliste, rédacteur, consultant littéraire à l’Union des Ecrivains, traducteur. Il est l’auteur de quelques livres de souvenirs, essais, portraits et notes de lectures. Les livres Urcuş (1951), Dealul Viei (1952) et Spre liman (1954) le classent parmi les écrivains à phrase purement roumaine. Durement critiqué par la censure communiste, surtout pour sa langue douce et belle, roumaine par excellence, il s’est réfugié dans les traductions des œuvres de A. I. Kuprin (Избранные произведения – Opere alese, 1953), M. Gorki (На дне – Azilul de noapte, 1979), M. Sholokhov (Тихий Дон – Donul Liniştit, 1980), M. Lermontov (Герой нашего времени – Un erou al vremii noastre, 1948), F. Dostoïevski, N. Gogol, A. Tchekhov, K. Paustovski, V. Maïakovski, N. Ostrovski. En 1987 paraissent les œuvres de L. Tolstoï en 8 volumes et les œuvres d’A. Pouchkine en 3 volumes, traduits par A. Cosmescu. A part la littérature russe, il a beaucoup traduit de la littérature universelle : les contes de H. Ch. Andersen et de Ch. Perault, le roman The Gadfly (Le Taon ou La Mouche ­Cheval) de E. L. Voynich, L’Île au trésor écrit par R. L. Stevenson, Les Bourreaux d’H. Barbusse, les œuvres de J. Cocteau, G. de Nerval, O’Henry. Sauf les traductions du russe, français et anglais, Cosmescu a traduit aussi trois romans de yiddish et quelques recueils en prose de l’écrivain moldave d’origine juive Yechiel Shraibman. Son travail de presque 40 ans dans le domaine des traductions couvre 200 livres traduits et 2 recueils sélectifs – Darul magilor (1952) et Miraculoasele tărâmuri (1982). Actuellement une des rues de Chişinău et un salon littéraire de la Bibliothèque Républicaine pour les enfants portent son nom.

Vladimir Belistov (1918-2000), poète, prosateur et traducteur. Il a écrit des poésies pour les enfants et pour les jeunes (Grică Pierde-Vară, 1955, Lauda de sine nu miroase-a bine…, 1957), mais également de la prose (les romans Două surori, /Deux sœurs et Soldaţii /Les soldats). Excellent connaisseur des langues grecque, latine, française, anglaise, allemande et russe, Belistov a traduit de la prose, de la poésie et du théâtre de la littérature de Grèce antique (Aristofan, Euripide), de la littérature classique latine (les comédies de Plaute), de la littérature russe (Недоросль /Neisprăvitul de D. I. Fonvizin, les ballades de V. Jukovski, Каменный гость /Oaspetele de piatră d’A. Pouchkine, Испанцы /Spaniolii de M. I. Lermontov, На дне /Azilul de noapte de M. Gorki etc.), anglaise (Romeo and Juliet /Romeo şi Julieta de W. Shakespeare), française (Le Cid /Cidul de Pierre Corneille, les Tragédies de Jean Racine, Les Enfants du capitaine Grant /Copiii căpitanului Grant de Jules Verne), allemande (Atta Troll de H. Heine, Reineke Fuchs /Vulpoiul Reinecke de Goethe), polonaise (A. Mickiewicz), ukrainienne (Катерина /Caterina et Слепая /Oarba de T.  Chevtchenko) etc. Il a aussi traduit de la littérature des ex-républiques soviétiques. Deux volumes de Traduceri alese /Traductions choisies (1968, 1978) considèrent V. Belistov comme un des traducteurs les plus féconds de la Bessarabie d’après-guerre.

Paul Mihnea (1921-1994), poète, le maître du sonnet dont les poèmes se caractérisent par des attitudes romantiques et une subtilité psychologique, par la polyphonie des sentiments, a traduit du latin, français, de l’allemand et du russe. Grâce à lui on a pu lire en roumain les œuvres des poètes antiques Virgile (Bucolice, 1970) et Ovide (Elegii din exil, 1972), les poésies de Rainer Maria Rilke (Duineser Elegien /Elegiile din Duino, 1977), de Paul Valéry (Charme /Vrăji 1979), de Paul Verlaine (Poezii, 1985), de M. Lermontov, N. Nekrasov, A. Pouchkine, A. Blok. Le poète, à son tour, a été traduit en russe par Novella Matveeva, David Samoylov, Kiril Kovaldji, Rimma Kazakova et par son fils Boris Mihnea.

Vasile Vasilache (1926-2008) est considéré comme un phénomène dans la littérature bessarabienne, nouvelliste d’exception, un des plus actifs promoteurs du mouvement de renaissance nationale. Nicolae Dabija le surnommait l’Esope moldave : « Vasile Vasilache a été plus qu’un écrivain, il a été une légende. C’était notre enseignant, notre maître. Nous avons grandi avec ses livres. C’était un Esope moldave, un homme d’une sagesse extraordinaire. Il parlait avec des métaphores et paraboles. » (http://www.moldavie.fr/spip.php?article1650, consulté le 12 mai 2011). Sur le blog in memoriam V. Vasilache l’académicien Mihai Cimpoi écrivait que c’est une expression parfaite de l’archétypalité combinée symbiotiquement avec la (postmodernité). Le roman-parabole Povestea cu cocoşul roşu (Le conte du coq rouge) représente l’apogée de sa création. D’après les critiques, cette œuvre est l’une des plus intéressantes de notre littérature étant qualifiée comme le premier roman postmoderniste paru en République de Moldavie. Vu la sympathie des lecteurs et des exégètes, ce livre a constitué la cible des autorités, ce qui a contraint l’écrivain à se retirer dans le domaine des traductions. On doit à V. Vasilache la version en roumain de plusieurs œuvres littéraires : Земляне /Pământenii de Vassili Choukchine, Живи и помни /Pururi adu-ţi aminte de Valentin Raspoutin, Бравый солдат Швейк (Dobrý voják Švejk) /Peripeţiile bravului soldat Şveik du romancier tchèque Jaroslav Hašek, certains écrits de A. Tchekhov, le roman les Misérables /Mizerabilii de Victor Hugo. Pour ses travaux précieux l’Esope moldave a été décoré de l’Insigne d’honneur (1986) et du prix « Opera Omnia » de l’Union des Ecrivains de Moldavie. Il a été le lauréat du Prix National pour la littérature (1994) et le Chevalier de l’Ordre de la République (1996).

Petru Cărare (né 1935), poète, prosateur, publiciste, dramaturge, citoyen d’honneur du district Căuşeni, connu aussi comme traducteur. Il débute comme éditeur chez « Cartea moldovenească » avec une traduction – un recueil de poésies signées par Heinrich Heine (un compartiment du livre appartenant au traducteur Petru Starostin). En 1968 le poète traduit et fait paraître le livre pour enfants Poezii du poète polonais Iulian Tuvim, en 1972 traduit le livre d’essais Мой Дагестан /Daghestanul meu de Rasul Gamzatov. Deux années plus tard il est de nouveau dans les librairies avec le volume Oglinzi et le livre Дядя Стёпа /Nenea Stiopa de Sergueï Mikhalkov (traduit du russe en collaboration avec Gr. Vieru), la traduction du volume en vers Cocorii de R. Gamzatov et des satyres de Sebastian Brant. Citons également la version roumaine des œuvres de Samouil Marchak, de Gianni Rodari, des fables de Ivan Krylov (1978), des poésies de François Villon, des épigrammes du polonais Jan Kochanowski, des nouvelles de O’Henry. Il faut mentionner que Petru Cărare a été aussi traduit dans d’autres langues, surtout en russe par les poètes I. Akim et E. Akselrod, Victor Zavadski. Comme d’autres personnalités notoires de Moldavie, P. Cărare este le détenteur du titre « Maître de la littérature » (1994) et de la Médaille « Mihai Eminescu » (1996).

Argentina Cupcea-Josu (née 1930), critique littéraire, essayiste, publiciste, professeur et traductrice, a traduit du français, serbe, russe, lituanien. Issue d’une famille d’intellectuels, elle a fait ses études à la Faculté de Philologie de l’Université d’Etat de Moldavie. En tant que professeur de langue roumaine et chercheuse, elle a signé des études et des critiques sur le processus littéraire contemporain, sur le talent des traducteurs Igor Creţu et Alexandru Cosmescu. Elle a également traduit en roumain le chef-d’œuvre stendhalien Le rouge et le noir /Rosu şi negru, le roman de Guy de Maupassant Bel-Ami, les nouvelles de l’auteur serbe Branislav Nušić, les nouvelles d’Anton Tchekhov. Ni l’âge, ni les maladies ne représentent un obstacle pour l’esprit créatif de l’auteure, à présent A. Cupcea-Josu est en train de traduire le roman de G. Flaubert Madame Bovary. Son travail ne s’arrête pas seulement à la traduction, elle est connue comme co-auteur et co-rédactrice de l’Encyclopédie « Chişinău ». Ses collègues l’apprécient infiniment pour son esprit d’animatrice de la vie littéraire-artistique en sa qualité de membre actif du Conseil Coordinateur de la Société « Notre langue roumaine » (Limba noastra cea română). En 1994 elle a reçu la distinction « Maître de la littérature » et en 1996 on lui a remis la Médaille « Mihai Eminescu ».

Victor Banaru (1941-1997), professeur d’université, docteur d’Etat, linguiste, écrivain, interprète et traducteur, a réalisé de nombreuses traductions importantes du roumain vers le français, parmi lesquelles les contes populaires moldaves, les récits pour les enfants : Povestea vulpii /Le conte du renard de George Meniuc, le conte Punguţa cu doi bani / La Boursette avec deux sous de Ion Creangă, le livre Bunicii mei /Mes grands-pères de Gheorghe Vodă et Micu cel tare din grupa mare /Le petit vaillant du groupe des grands d’Aurel Scobioală. Il est important à mentionner que V. Banaru a également écrit des œuvres en français (par ex. Le mal des mots, Le cercueil, Le testament de ma femme). Au dire de Mme Elena Prus, cette personnalité marquante de l’espace bessarabien « est parmi nos contemporains pour qui le français est devenu profession et vocation » (Prus, 2009, p. 46).

Vlad Pohilă (né 1953), un des meilleurs publicistes, traducteur, professeur et linguiste, membre de l’Union des Ecrivains de Moldavie (à partir de 1990), lauréat de l’hebdomadaire Literatura şi arta – dans le domaine journalistique en 2003 et dans le domaine scientifique en 2007. Il a beaucoup œuvré et continue de lutter pour la promotion de la langue roumaine correcte. En 1989, l’année où la société était encore trop influencée par l’idéologie soviétique, il a contribué, dans des conditions clandestines (c’était à Riga en Lettonie et à Vilnius en Lituanie) à l’édition des premiers numéros de la revue Glasul Naţiunii, la première publication en graphie latine. V. Pohilă a traduit plus de 20 ouvrages d’art et guides des beaux sites de Moldavie. Il a également traduit de la prose, des essais et des poésies de plusieurs langues, à citer les romans Czarny potok /Torentul negru de Leopold Buczkowski (1986, du polonais) ; Господин Дръж Ми Чадъра /Domnule, ţine-mi umbrela de Iordan Milev (1987, du bulgare), Омар Хайям /Viaţa lui Omar Khayyam écrit par les frères Sultanov (1989, du russe) ; les adecdotes les plus répendues écrites par l’estonienne Lilli Promet (2008). L’activité de V. Pohilă est appréciée à sa juste valeur dans les cercles intellectuels et pas seulement. L’appréciation donnée par le grand poète Grigore Vieru est très significative :Un remarcabil lingvist, dar şi strălucit publicist este Vlad Pohilă, care s-a ascuns în adâncul unei modestii rar întâlnită la noi” (Vieru in Akademos Nr. 2-3, 2007, p. 28). – « Vlad Pohilă est un remarquable linguiste mais aussi un excellent publiciste qui s’est caché dans la profondeur d’une modestie rarissime chez nous » (la traduction nous appartient).

Leo Butnaru (né 1949), journaliste et philologue, membre de l’Union des Ecrivains de Roumanie (à partir de 1993), a écrit plus de 40 volumes de poésie, prose, essais, interviews et traductions parus aux éditions de Chişinău, Iaşi, Bucarest, Alba Iulia, Cluj, Timişoara, Madride, Moscou. S’intéressant à l’avant-gardisme européen et surtout à celui russe et ukrainien, il a traduit des livres de Velimir Khlebnikov : Ochii din orbita rănilor (poèmes, essais, 2003), Ka (prose, théâtre, essais, 2005), Joc în iad şi munca-n rai (2008); du poète futuriste russe Alexeï KroutchenykhIroniada jertfei vesele (poèmes, essais, 2006); de Gennadiy Aygi – Chipul-vânt (poèmes, 2003), Alunecări de vise (poèmes, 2004), Mai pur ca sensul (poèmes, essais, 2005); Igor Bakhterev – Лу /Lu (poèmes, 2006); Ian Satunovski – Lupii de-ne-vorbit (poèmes, 2007); Leonid Dobychin – Встречи с Лиз /Întâlnirile cu Liz (prose, 2007); Vladimir Maiakovski – Я и Наполеон /Eu şi Napoleon (poèmes, 2008); Veaceslav KupriyanovСправедливость клеток /Adevărul coliviilor (2009); de René Char, Ruboko Sho, Aleksandr Tkacenko, Ivan Ahmetiev; l’anthologie Poezia avangardei ucrainene (La poésie de l’avant-garde ukrainienne). Les traductions les plus récentes sont quelques poèmes de Leons Briedis (Lettonie) publiés dans Revista Sud-Est (No. 1, 2010), revue d’art, culture et civilisation de la République de Moldavie ; Singură în noapte (poèmes, 2011) de Marina Tsvetaïeva et Printre alinieri de rânduri strivite (poèmes, 2011) de Boris Levit-Broun. L. Butnaru a roumanisé deux volumes de Avangarda rusa (L’Avant-garde russe, 2006) : I – poésies, II – prose et théâtre. Il a élaboré une anthologie de poésie universelle (Traduceri din poezia universală, Chişinău : Ed. Arc, 2004). Le critique et l’historien littéraire L. Butnaru fait partie des écrivains qui ont eu du succès aussi bien dans leur pays natal qu’en Roumanie. Il peut être considéré comme un Européen lato sensu, un artiste qui cherche à lutter avec les autres et avec soi-même. Ses poésies ont été traduites en géorgien, letton, ukrainien, russe, albanais et bulgare. „Leo Butnaru este prin excelenţă un poet al «texistenţei», fascinat deopotrivă de spiritul bibliotecii şi de realitatea «reală», un remarcabil creator de valori artistice contemporane.” (Arcadie Suceveanu Leo Butnaru, poet al „texistenţei” in « Tiuk » Nr. 14, revue de littérature contemporaine, 2007 disponible sur http://www.tiuk.reea.net/14/10.butnaru_sucevn.html). – « Leo Butnaru est par excellence un poète de la “texistence” [3], fasciné en même temps par l’esprit de la bibliothèque et par la réalité “réelle”, un remarquable créateur de valeurs artistiques contemporaines. » (la traduction nous appartient).

Ion Hadârcă (né 1949), poète, essayiste, publiciste et politicien, s’est remarqué aussi comme traducteur. Il a publié les traductions suivantes : le recueil de vers Trestia dulce de Mirta Aguirre (1981), Curcubeul turkmen de I. Pirkuliev (1984), les poésies des écrivains russes A. Pouchkine, S. Esenin, E. Evtushenko (1986-1987), les vers de l’ukrainien Ivan Drach (1989), les œuvres de M. Cervantes et Ch. Baudelaire, le volume Poem în aquaforte de Federico Mayor (1998), Демон /Demonul meu de M. Lermontov (2006). Les vers du poète bessarabien ont été traduits en russe, ukrainien, biélorusse, letton, lituanien, azéri, kazakh, arménien, turkmène, anglais, français, italien, bulgare.

Nicolae Dabija (né 1948), écrivain, historien littéraire, homme politique, membre d’honneur de l’Académie Roumaine (à partir de 2003). Il a traduit les œuvres des écrivains Gafur Guliam (Озорник /Poznasul, 1977), Ata Atajanov (Versuri, 1980), Frederico Garcia Lorca (Romancero gitano /Romancero tigan, 1983), Vassili A. Joukovski (Сказки /Povesti, 1983), du tadjik Mumin Kanoat (Versuri, 1984), de Goethe (Die Leiden des jungen Werthers /Suferintele tanarului Werther, 1987). Les vers de N. Dabija ont été traduits en plusieurs langues: anglais, français, espagnol, hébreu, ukrainien, bulgare, turque, uzbek, géorgien, serbe, etc. Il est le détenteur du Prix d’Etat (1988) et du Prix « Mihai Eminescu » de l’Académie Roumaine (1995). En sa qualité de rédacteur en chef de l’hebdomadaire Literatura şi arta, il a eu un rôle primordial dans la lutte de renaissance nationale. Dans les années 1988-1989 c’était la publication principale qui soutenait le retour à la graphie latine, la langue roumaine et son adoption comme langue d’Etat.   

Emilian Galaicu-Păun (né 1964), écrivain, publiciste, rédacteur en chef des Editions Cartier, traducteur, membre de l’Union des Ecrivains de Moldavie et de Roumanie, est présent dans de nombreuses anthologies de Moldavie et de l’étranger. Il est le premier poète moldave publié en volume en Allemagne (Yin Time, Ludwigsburg, 2007), traduit par le poète Helmut Seiler. Traductions faites par E. Galaicu-Paun : J.-M. Gaillard, A. Rowley Histoire du continent européen /Istoria continentului european (2001), R. Muchembled Une histoire du diable /O istorie a diavolului (2002), M. Turchetti Tyrannie et tyrannicide /Tirania şi tiranicidul (2003), M. Pastoureau Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental /O istorie simbolică a Evului Mediu occidental (2004), M. Pastoureau Bleu: Histoire d’une couleur /Albastru. Istoria unei culori (2006), M. Pastoureau, L’ours. Histoire d’un roi déchu /Ursul. Istoria unui rege decăzut (2007), R. Barthes Journal de deuil /Jurnal de doliu (2009).

Ludmila Ciobotarencu (née 1930), traductrice, docteur ès-lettres, professeur, est encore peu connue au large public même si elle a effectué de nombreuses traductions en français des œuvres de la littérature roumaine classique et contemporaine des deux rives du Prout. Elle a été la professeure du poète Grigore Vieru à l’Institut Pédagogique « Ion Creangă » de Chişinău. Elle a traduit en français des poèmes de Mihai Eminescu, Grigore Vieru, Ion Hadârcă, Adrian Păunescu, Nicolae Dabija, Steliana Grama qu’elle a réunies dans un recueil bilingue intitulé Poeme /Poèmes, paru à Chişinău en 2010. Trois pièces de théâtre de Ion Druţă (Cervus divinus, Apostolul Pavel, Ужин у товарища Сталина /O cină cu tovarăşul Stalin) ont été traduites en français (Cervus divinus, Apôtre Paul, Souper chez le camarade Staline) et ont été mises en scène à Paris.

Ana Guţu (née 1962), docteur ès-lettres, professeur des universités, fondatrice et présidente de l’Institut Supérieur d’Etudes Françaises de Chisinau, traductologue et (auto)traductrice, ex-député au Parlement de la République de Moldavie. Elle dispense des cursus théoriques et pratiques de traduction, interprétation de conférence, traductologie et d’autres. Ana Guţu est une poétesse, en français et en roumain, « qui sait nous toucher au plus profond de nous-mêmes et faire vibrer en nous ce qu’il y a de plus inestimable » (Morel, 2007, p. 42), qui honore le vers traditionaliste dans ses poèmes et se distingue par un respect particulier pour la discipline poétique (Vieru, 2000, p. 3). Cette « femme à deux couleurs » (comme le dit l’auteure même dans son recueil Fascination) est avant tout un théoricien de taille européenne et un des premiers savants à traiter le processus d’autotraduction mais aussi à le pratiquer. Elle écrit ses recherches, ses articles publicistes et ses poèmes en français en les traduisant ensuite en roumain et vice versa. A. Guţu est devenue autotraductrice par excellence, comme en témoignent ses écrits scientifiques et poétiques (Dulce lacrimă de dor, 2000; Poezii pentru copii /Poésies pour les petits, 2003; Fascination, 2008). Loin d’être une activité rarissime comme on l’a longtemps pensé, l’autotraduction est conçue par le chercheur moldave comme un acte créateur complexe, « une figure de haut pilotage linguistique-langagier » (Guţu, 2008, p. 98).

Ana Gutu est également impliquée dans la politique moldave, plaidant pour des projets de lois linguistiques et identitaires dans un espace post-soviétique. En 2013 la Cour Constitutionnelle de la République de Moldavie a donné une suite favorable à la saisine de Mme Gutu visant la constitutionnalisation de la Déclaration d’Indépendance de 1991 sur le modèle français, fait qui a accordé à la langue roumaine le statut de langue officielle de la République de Moldavie.

Les noms des savants et des traducteurs susmentionnés ne constituent qu’une partie des principaux importateurs de la littérature étrangère en République de Moldavie. Sur les dernières pages de notre étude nous tâcherons de voir comment se passe l’exportation de la littérature bessarabienne à l’étranger.

Comme nous l’avons signalé au début de cet article, après 1989 la littérature en Moldavie a pris une autre dimension. Le collapse du régime soviétique a engendré l’intérêt de l’Occident pour les pays et les cultures de l’Europe de l’Est. Par conséquent la littérature roumaine de Bessarabie s’est fait connaître au-delà de ses frontières (ou plutôt au-delà des frontières de l’URSS), grâce aux traductions devenues une ouverture vers l’universalité. Ainsi pourrait-on affirmer que la littérature bessarbienne, à part d’être une littérature nationale, a commencé à devenir aussi une littérature étrangère : „… după ce a trecut frontiera, o literatură naţională devine la rându-i străină şi, din centrul pe care părea că-l ocupă, ea trece în acea clipă la periferie” (Hubert Nyssen 1990, p. 80, cité d’après Mavrodin, 2006, p. 7) – « … après avoir franchi la frontière, une littérature nationale devient à son tour étrangère, en passant du centre, où elle semblait avoir sa place, à la périphérie » (la traduction nous appartient).

Franchissant les frontières notre littérature a acquis une position internationale mais aussi elle est devenue légitime : « être traduit dans l’une des grandes langues littéraires, c’est d’emblée devenir littéraire, autrement dit devenir légitime. Fonctionnant alors comme une sorte de droit à l’existence internationale, elle permet à l’écrivain non seulement d’être reconnu littérairement hors des seules frontières nationales, mais, bien plus encore, de faire exister, eu sein même de son univers national, une position internationale, c’est-à-dire autonome » (Casanova, 2002, p. 14).

La littérature de la République de Moldavie est encore peu exportée, mais la glace a été brisée. En première absolue la revue parisienne Missives [4] consacre son premier numéro de 1995 à la jeune littérature bessarabienne. Il s’agit d’un florilège de la « génération ‘80 » – une anthologie comprenant des textes de Grigore Chiper, Dumitru Crudu, Emilian Galaicu-Păun, Valeriu Matei, Irina Nechit et d’autres. La sélection des textes a été faite par Eugen Lungu. Un second volet c’est l’édition bilingue français-anglais Une anthologie de la poésie moldave, parue en France (Paris : l’Esprit des Peninsules, 1996), conçue et préfacée par Sorin Alexandrescu qui a familiarisé le lecteur franco- et anglophone avec la poésie contemporaine de Moldavie.

Une contribution à part dans la promotion et le rayonnement de la culture et de la littérature de l’espace bessarabien revient à Valeriu Rusu (1935-2008), notre compatriote qui a enseigné le roumain à l’Université de Provence (France). En 1998, sous sa direction paraît l’anthologie franco-roumaine Ecouri poetice din Basarabia (Moldova). L’anthologie, qui a vu le jour aux Editions « Stiinţa » de Chişinău contient des textes de Leo Butnaru, Vsevolod Ciornei, Lidia Codreanca, Nicolai Costenco, Nicolae Dabija, Grigore Vieru, Liviu Damian, Iulian Filip, Ion Hadârcă, Leonida Lari, Dumitru Matcovschi, Valeriu Matei, Vasile Romanciuc, Arcadie Suceveanu, Efin Tarlapan et d’autres. La version française a été réalisée par les traducteurs Jean-Marc Dardet, Estrelle Variot, Corinne Marsala et d’autres. Le mérite du professeur Valeriu Rusu ne s’arrête pas là. Hormis ses recherches scientifiques, les nombreuses publications (au nombre de 300) et son activité didactique, il a traduit (en collaboration avec sa femme Aurelia Rusu et sa fille Romaniţa Rusu) en français Țiganiada de Ion Budai-Deleanu.

La poésie roumaine de Moldavie est devenue connue aux francophones et par le recueil Versant lyrique. Sélection anthologique de la poésie bessarabienne contemporaine (sélection et traduction par George Astalos), paru à Bucarest en 2000. A noter aussi le volume d’essai Mărul de aur /La Pomme d’or (2001), signé par l’académicien Mihai Cimpoi, la traduction en français étant effectuée par Gheorghe Chiriţă, Estrelle Variot, Mariana Crăciun, Carmen Mihai et d’autres.

Le rayonnement de la littérature de notre pays est en croissance en République tchèque. Citons Slovník rumunských spisovatelů (Dictionnaire des écrivains roumains, Prague, 2001) présentant 39 auteurs de Moldavie. Deux années plus tard, à Prague, paraît le roman de Aureliu Busuioc Pactizând cu diavolul / Smlouvání s ďáblem traduit en tchèque par Jiří Našinec.

Pour ce qui est de l’espace italien, il est à mentionner la revue Si scrive (Cremona, 1997) couvrant une petite anthologie roumaine-italienne de 20 poètes moldaves (sélection et traduction des textes par Marco Cugno). En 2000, à Batogli, Dante Cerilli fait paraître le volume Dal Pensiero al Segni: Idee e versi alle soghe dele terzo millennio con dieci poeti moldavi contemporanei, où il a inclus 10 poètes : I. Colesnic, L. Bălteanu, I. Filip, V. Romanciuc, E. Galaicu-Păun, I. Nechit, V. Cârneţ, N. Popa, A. Suceveanu et C. Trifan.

Sauf en français, tchèque et italien, quelques textes des auteurs N. Spătaru, A. Vaculovschi, D. Crudu, Gh. Chiper, V. Cârneţ, E. Galaicu-Păun ont été traduits en allemand par Michael Astner et Cristina Spinei et publiés dans le magazine littéraire autrichien Literatur und Kritik en mai 2002. D’autres ont été insérés dans la revue Lichtungen (No. 100 /XXV. Jg., 2004). Ce « voyage » de la littérature bessarbienne en Autriche est dû au journaliste et à l’écrivain Johannes Gelich qui a visité plusieurs fois notre pays.

La poésie contemporaine de Moldavie traduite en anglais est présente dans Singular Destinies: Contemporary Poets of Bessarabia (ed. Cartier, 2003) contenant 43 poètes (traduction par Adam J. Sorkin et Sean Cotter, Etats-Unis) et Born in Utopia: An Anthology of Modern and Contemporary Romanian Poetry, publié à New Jersey en 2006. Les auteurs bessarabiens ont été aussi traduits en espagnol, portugais, russe, biélorusse et d’autres langues.

Suite à cette étapisation de la traduction littéraire et la circulation des œuvres en Bessarabie on pourrait se poser la question pourquoi après l’écroulement de l’Union Soviétique on a traduit principalement de la poésie. La réponse est simple : il y a eu une véritable révolution des poètes qui ont été à la base du mouvement de renaissance nationale. Les œuvres imprégnées d’idéologie communiste de la littérature soviétique ont commencé à être ignorées, enregistrant un recul significatif. Néanmoins le conflit linguistique avec les nostalgiques du passé, le processus de la promotion de la langue roumaine continue encore aujourd’hui, par les philologues et les linguistes qui mettent leurs instruments au service de la lutte contre la domination de la langue russe.

Nous terminons notre article dans l’espoir qu’en République de Moldavie la traduction et les traducteurs cesseront d’être sous le rideau d’anonymat, car il est presque impossible à étudier la littérature ou une époque littéraire sans tenir compte de la dimension traductionnelle.

 

Notes

[1] « La lingua dell’Europa e la traduzione », cité in Oustinoff Michael Plurilinguisme et traduction à l’heure de la mondialisation. Article mis en ligne sur « La Clé des langues » le 27/02/09, mis à jour le 23 juin 2009.

[2] L’emploi d’une langue intermédiaire en traduction remonte à l’origine de l’écriture. Les premiers traducteurs, qu’ils soient d’Orient ou d’Extrême-Orient, ont presque tous eu recours à une langue intermédiaire, ignorants qu’ils étaient souvent de la langue source et par conséquent contraints de traduire à partir d’une traduction dans la langue la plus répandue à leur époque.

[3] Texistence (n. f.) = terme désignant la fusion entre le texte et l’existence qui a représenté l’acte de naissance du post-modernisme roumain ; il a été inventé par Mircea Cărtărescu, poète et romancier, figure emblématique de la « génération ‘80 » du siècle passé.

[4] Missives est une revue trimestrielle de la Société littéraire de la Poste et de France Télécom.

 

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